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Festival des Grandes Gueules : Un rendez-vous avec la mémoire

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Déjà 18 ans, le Rendez-vous des Grandes Gueules fait maintenant partie de nos souvenirs. À cet âge, tout est possible et tout  peut se  produire. Comme cette femme qui, à l’intermission d’un spectacle de Jocelyn Bérubé, demande à son voisin immédiat de lui tenir une bouteille d’eau le temps qu’elle allume sa cigarette. Il apprendra qu’elle s’appelle Claudette L’Heureux, qu’elle est conteuse invitée, en plus de diriger un atelier avec des enfants. Elle amorce une discussion  en lui demandant : « Vous souvenez-vous des histoires qu’on vous racontait étant enfant???». Le voisin ne peut répondre autre chose que?: «?Ça fait trop longtemps, je n’ai rien en mémoire ».

Par Marc-André Lévesque
Le spectacle de Jocelyn Bérubé est sur le point de recommencer, il n’aura pas le temps de donner d’autres réponses. Cette question le poursuivra le reste du show. S’il aime tant cet événement, qu’il le trouve si grandiose, serait-ce parce qu’il y retrouve une mémoire perdue et qu’à cet égard la fonction d’un conteur est de l’aider à la retrouver.
À la quête d’une mémoire perdue
Pourquoi a-t-on sur nos plaques minéralogiques cette phrase « Je me souviens » ? Pourtant la mémoire est une faculté qui oublie, si bien que nous oublions de quoi il faut se souvenir. Nous sommes des mutants, nous avons été des enfants de l’oralité que nous avons perdue aux mains des enfants de la télévision qui l’ont ensuite perdue aux mains des enfants de la virtualité qui la perdront aussi aux mains de leurs propres enfants qui sauront bien inventer autre chose pour oublier, mais nous aimerons toujours nous confier  aux mains des conteurs pour nous faire rêver et nous rendre meilleurs que nous sommes. Nous aimons nous  émerveiller et prendre un recul d’un monde pas toujours sérieux.
Les conteurs osent confronter leur imaginaire à ceux qui les écoutent, les spectateurs. Tout le monde en ressort stimulé, ragaillardi par des idées saugrenues, des divagations de l’âme et de l’esprit, des déstructurations de notre langue. Mike Burns, Irlandais de nature, nous dit même que le conte peut guérir en ramenant des choses que nous avions oubliées. Claudette L’Heureux  mêle « les faits divers à la tradition, en ce faisant, je la rajeunis » et Alberto Garcia Sanchez, élève de Dario Fo, homme de théâtre, dit : « Par mes gestes je recrée des objets et par ma parole, je les anime ».
Des feux d’artifice sur nos vies
«?L’art du conte serait l’art du pauvre?» précisera Sanchez. Avec peu de moyens, les conteurs créent le rêve et  le font éclater  dans nos mémoires. Pépito Matéo va jusqu’à s’infiltrer dans ceux de sa femme pour découvrir les secrets qu’ils recèlent.  Stéphanie Bénéteau nous fait la genèse d’un viol dans la mythologie grecque, Gigi Bigot nous fait  tout un plat avec ce mari gauche et sa vache qui tombe dans les chaudrons avant que sa femme revienne et découvre le carnage qu’il voulait  éviter.
Jocelyn Bérubé choisit le site de sa nouvelle vie, Cap-Saint-Ignace et l’Île-aux-Grues pour exploiter une légende alors qu’Alain Lamontagne raconte cette histoire d’une fille et de sa mère qui se cherchaient et qui se retrouvent en percutant les pancartes qu’elles portent avant de disparaître dans un fracas. Arleen Thibeaut nous narre le dernier voyage d’une vieille femme dans un parc de Québec.
Les porteurs de contes font usage de différentes méthodes pour les soutenir. « Le conte évolue constamment, parfois il s’agit du slam, parfois de la poésie, parfois, comme Pépito Matéo,  d’un parcours chaotique, déroutant pour expliquer notre monde »,  mentionne Sanchez.
Chacun a sa façon de faire, ses particularités, mais l’émerveillement est toujours au rendez-vous. Nous nous laissons porter par les accents, la voix, comme celle de Daniel L’Homond, par des mouvements et nous devenons ce qu’ils nous projettent. Il faut faire attention lorsqu’il s’agit d’une bicyclette, d’une tempête ou d’un feu d’artifice. Mais jamais nous ne perdons notre identité, au contraire, nous la retrouvons au tournant d’une histoire délirante.
Les grandes-gueules se sont tues
« Mais où sont donc les classes sociales,… on ne voit plus les gens travailler…elles ont été remplacées par des partenaires sociaux » nous dira Alberto Garcia Sanchez avant de se jeter à leur recherche dans leur quotidien. Ne serait-ce que pour une telle phrase lancée dans un numéro, le spectacle n’aura pas été vain.
« Et dire qu’on est payé pour faire cela »,  a commenté Michel Faubert pour illustrer qu’à cet événement, les conteurs étaient soignés aux petits oignons. Pour Maurice Vanney, président de l’événement : « C’est important de s’occuper d’eux parce que nous voulons qu’ils reviennent et qu’ils sont partie prenante d’un événement dont la renommée dépasse les frontières de Trois-Pistoles. Qui sait qu’on entend parler de nous en Europe et jusqu’en Afrique ? Nous avons développé un réseau avec des artistes vivant outre-mer qui est maintenant bien structuré. Au début, peu de gens pensaient au succès que nous aurions. En 1996, ils étaient six conteurs qui donnaient des spectacles sur deux jours et maintenant trente conteurs  nous ravissent dans plusieurs localités du Bas-Saint-Laurent, dans cinquante activités différentes sur dix jours. Il faudra maintenant consolider certains endroits qui fonctionnent bien ».
Les salles bondées démontrent que l’homme qui a parlé à Claudette L’Heureux, en tenant sa bouteille d’eau, n’était pas le seul à vouloir retrouver sa mémoire. Ils sont venus, ils ont vu et ils sont repartis avec la mémoire réanimée par des histoires de leur enfance.
Si vous voulez que le plaisir perdure, il faudra vous référer aux Éditions Planète rebelle qui publient des livres de contes accompagnés de CD, comme pour Jocelyn Bérubé ou Mike Burns, entre autres. Cette 18e édition du Rendez-vous des Grandes Gueules s’est terminée par la remise de l’Oscar du conte Jocelyn Bérubé décerné, cette année, à Claudette L’Heureux.

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