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Fin septembre, début janvier : quand tout commence… Un texte de Mathieu Barrette

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( Mathieu Barrette)Il est 3 h 30 du matin, en plein mois de décembre, il fait moins trente genre. Les glaces ont pris hier. J’ai assisté au changement. Il a neigé, il faisait très froid, et la glace a pogné sur le fleuve. La veille, je disais au producteur d’un autre projet que la glace n’était pas encore pris, et je me suis demandé, en le disant, si je n’aurais pas dû dire « prise », effectivement, enfin. Là, elle est pognée solide, pis je me fais du café avec de l’eau Limpides de la source de Saint-Simon. Je ne trust pas pantoute le liquide brun qui sort des tuyaux, malgré l’assurance de mon hôte, propriétaire d’un chalet pas croyable à Saint-Fabien-sur-Mer, que le théâtre m’a loué sur Airbnb, mais qui s’est finalement réglé au téléphone parce que le chalet est à un vieux chum d’Eudore, Rodrigue, un gars vraiment cool, pis que deux gars de cet âge-là ça ne sait pas vraiment comment ça marche, Airbnb. J’écris sur Trois-Pistoles et Le Bic, à Saint-Fabien, pour être tranquille.

Ceux qui me connaissent savent que je suis un gars du matin. J’ai toujours trouvé que le monde est moins vide.

Je pars marcher dans le chemin ouest de Saint-Fabien-sur-Mer avec une grosse couverte par-dessus mon manteau pis ma tuque. Le chemin est bien gratté et le bruit de mes bottes, cheapettes pour le prix, qui crissent sur la neige tapée et passe par dessus la musique de mes écouteurs. J’écoute Gilles Vigneault. J’ai presque tout écrit le spectacle en écoutant Vigneault et Patrick Watson. Y’a pas personne dans les chalets nulle part. Je suis tout seul. Je me permets de fredonner.

Ce matin, j’ai l’idée d’écrire un numéro sur un personnage qui n’a pas de trousseau de clés parce qu’il ne veut pas mettre ses œufs dans le même panier. C’est ben beau, mais je sais que ce n’est pas du tout le registre qu’on travaille pour le spectacle. Je me dis qu’il va attendre à plus tard. Dans un chantier (d’écriture ou autre), il faut suivre son plan de travail.

Mais en même temps, pourquoi est-ce qu’il ne veut pas mettre ses œufs dans le même panier ce gars-là?? Ce personnage, quand il va exister, ce sera un singulier, un brin dans sa bulle…

Je marche toujours. Je fredonne un peu plus fort. Pourquoi pas.

« Et les chemins par nous conquis/Nul ne saura jamais par qui/Mourez de mort exquise/Que je les dise ».

Les œufs… on n’est pas des œufs. Ça, c’est clair. Il ne veut pas mettre ses œufs dans le même panier parce qu’on n’est pas des œufs… on est des jaunes pis des blancs d’œufs mélangés.

Évidemment. C’est pourtant simple. Là j’ai mon idée.

Je rebrousse chemin, je cours, je n’ai rien pour prendre des notes à part l’application Notes de mon téléphone, mais je n’y pense pas sur le coup. Je cours vers le chalet, je m’approche, passé le petit parc, j’entre dans la cour, je pitonne le code de la serrure, je n’enlève pas mes bottes et me dirige à vive allure vers la table de cuisine que j’ai mis (je me dis que j’aurais du penser « la table que j’ai mise », effectivement, enfin) en plein milieu du salon pis de la grande vitre qui donne sur le fleuve gelé et les deux pieds me partent en simultanés, je m’envole, malgré l’envergure du projectile, entraînant la couverture et le confort dans lesquels je suis enrobé.

Je suis en mouvement, latéral, aérien, dans le salon, non contrôlé, mais avec un certain style. J’ai une couple de secondes pour penser.

Quand les choses bougent, elles sont également en mouvement et en entraînent d’autres avec elles.

(Pour la suite, imaginez une variété de matières en mouvement qui rencontre la réalité d’une autre variété de matières, mais immobiles. Le fracas, les sons, la douleur, la désorganisation.)

En atterrissant, je me suis ouvert la cuisse sur la petite pelle à cendre de fer forgé, comme tous nos pères avaient pour vider leur poêle à bois. Ça a saigné pas mal. J’ai le sang clair (et je suis soupe au lait, c’est pareil).

À partir de là, j’ai fini la première version du texte en 36 heures. Que je suis allé lire tout seul dans le théâtre le lendemain. On avait un show.

Je me suis risqué à boire l’eau brune du chalet rendu au samedi. Par habitude de la voir couler brune, faut croire. J’ai fait du café et des patates avec, et je n’ai pas été malade.

Photo: Ariane Bellavance-Fafard et Steven Lee Potvin de la pièce de théâtre Fin septembre, début janvier de Mathieu Barrette.

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