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De Kaboul à Montréal

Chronique livres – Marjolaine Jolicoeur 

Je marche dans Kaboul, je suis une jeune fille de dix-huit-ans… Montréal-Nord est loin. De la musique joue dans des cafés, beaucoup de femmes ne portent pas le voile. La lumière brille sur les collines de Kaboul. Comme dans un espace-temps unique dans l’histoire de l’Afghanistan, des milliers de jeunes de partout dans le monde traversent le pays, en route vers la frontière de l’Inde. C’était avant les coups d’état, les moudjahidines, l’invasion russe et américaine, les talibans.

Qui se souvient de toute la richesse culturelle de ce pays au début des années 1970, de ses intellectuels, ses artistes, ses mystiques du soufisme ? Lorsque je dis combien j’ai aimé jadis ce pays et l’hospitalité de ses habitants, c’est la surprise. Car avant les atrocités de la guerre et du terrorisme, l’Afghanistan était un bien beau pays.  Une contrée montagneuse aux paysages  à couper le souffle, d’une grande beauté. 

« Quand le cœur pleure ce qu’il a perdu/L’esprit rit sur ce qu’il a trouvé » – Proverbe soufi

Dans Afghan et musulman, le Québec m’a conquis – écrit en collaboration avec Carolyne Jannard – Zabi Enâyat-Zâda évoque ses souvenirs de Kaboul, puis son déracinement et son choc culturel lorsqu’il arriva à Montréal en compagnie de sa mère et de sa fratrie, à 17 ans, en 1983.

Il découvre alors que tout un monde sépare les mœurs afghanes et québécoises  : « Si l’on considère ce qui distingue le plus nos deux cultures, c’est évidemment la place des femmes qui est au cœur des différences », écrit celui qui sera longtemps balloté entre ce qu’un « bon musulman » doit faire ou ne pas faire devant l’omniprésence des femmes dans son quotidien montréalais.

Même s’assoir près d’une femme dans le métro lui fait vivre « un tourment et un supplice intérieurs.  Les injonctions religieuses et mes habitudes culturelles ne me laissaient jamais en paix ».

S’intégrer sans avoir à tout renier

L’immigrant apprend le français, poursuit des études universitaires tout en étant le soutien financier de sa famille. Peu à peu, il s’imprègne de la culture québécoise  tentant de la réconcilier avec celle de son pays d’origine, mais sans jamais la renier.

À quarante ans Zabi Enâyat-Zâda vit  seul pour la première fois et se libère du joug familial. Une québécoise devient sa conjointe.

Trouvant enfin le courage de prendre la parole, il brise le silence sur certaines dérives autoritaires de la religion musulmane : « Ces injonctions au mutisme ont encore cours partout dans le monde musulman et pas seulement dans l’Afghanistan de mes années de jeunesse. Même aujourd’hui à Montréal, on ne peut pas s’exprimer entre musulmans au sujet de la religion. Seules les louanges envers Allah sont permises et bien vues. La critique et le questionnement sont interdits et très mal reçus. Si l’un d’entre nous ose en parler, il risque de subir des menaces ou autres intimidations subtilement déguisées que bien des Québécois ne sauraient discerner. J’ai mis plusieurs années à comprendre qu’ici il était permis et légitime de s’exprimer librement sur quelque sujet que ce soit. »

S’ouvrir à la différence

L’histoire de Zabi Enâyat-Zâda est celle d’un immigrant qui  peu à peu se dégage d’un vieux carcan étouffant  qui l’empêchait d’être heureux et de vivre sans culpabilité dans le pays, dit-il , « qui a eu la bonté et la patience de m’apprivoiser ».

Au moment où des milliers de réfugiés syriens fuyant la barbarie de la guerre arrivent au pays, ce livre est plus que d’actualité. Pour comprendre les tourments de l’exil de ces familles laissant tout derrière elles et les aider à s’intégrer dans notre société laïque.-

À voir : vidéos en ligne sur le web réalisé au début des années 1970 par Arnaud Desjardins sur les soufis d’Afghanistan et leurs expériences spirituelles.

Afghan et musulman, le Québec m’a conquis

Zabi Enâyat-Zâda et Carolyne Jannard (préface de Djemila Benhabib)

Éditions Trois-Pistoles, 2015

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