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Chronique livres

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Le testament de Victor-Lévy Beaulieu (Marjolaine Jolicoeur)

Ce livre vous habite longtemps. Peut-être à cause du nombre de pages – 1 392 – et de tout le temps qu’on passe à le trimballer avec soi pour le lire. Il est lourd dans tous les sens du terme. Plusieurs fois en le parcourant,  j’ai rêvé à des villes allemandes autrefois visitées, à la guerre.

Victor-Lévy Beaulieu/VLB compare son « 666 – Friedrich Nietzche » à un testament autobiographique, littéraire et utopiste. Il a mis cinq ans à écrire cette  bible sur le philosophe et poète allemand né en 1844 et mort en 1900, grand consommateur d’opium et d’un sédatif le chloral pour soulager ses migraines chroniques, ses yeux malades, ses insomnies et ses dépressions.

Solitaire, bipolaire, misogyne, mégalomane, son concept de surhomme – mot emprunté à Goethe – aurait même, selon certains, inspiré l’idéologie nazie. Les textes de Nietzche, d’une grande ambigüité, prêtent parfois à confusion sur sa véritable personnalité. Ils furent l’objet de beaucoup d’interprétations. Car le philosophe dit tout et son contraire 

Était-il un génie ou un fou ?  « Ceux qui croyaient avoir compris quelque chose à mon propos, c’est qu’ils avaient tant bien que mal fait de moi quelque chose à leur image », écrit-il dans Ecce Homo.

S’inventer une vie

VLB vole au-dessus de la vie de Nietzche, sur ses séjours en Suisse, en Italie, sa relation difficile avec sa mère, son amour manqué pour la romancière et psychanalyste Lou Andreas-Salomé, son amitié avec Richard Wagner.

La sœur cadette de Nietzche, Elisabeth, est  un véritable personnage de roman. En 1886, elle et son mari tentent de fonder une colonie de pure race aryenne au Paraguay, la Nueva Germania, avec une dizaine de familles allemandes. Membre du parti nazi dès 1930, Elisabeth  offrit à Hitler la canne de son frère lorsque ce dernier visita les archives de Nietzche à Weimar.  Hitler assista en personne à ses funérailles en 1935.

À la Nueva Germania, le végétarisme est de mise, tout comme chez Richard Wagner mentionne  VLB dans une analyse plutôt caricaturale de cette alimentation sans chair animale. « Chez les Allemands antisémites, le végétarisme a tout à voir avec l’épuration biologique, il en constitue même une condition sine qua none. Adolph Hitler sera végétarien pour la même raison ».

(En réalité, selon de nombreux témoignages, Hitler n’a jamais été végétarien. Toute sa vie, il consommera du jambon et des saucisses. Si parfois il ne mangeait pas de viande, c’était avant tout pour soigner ses problèmes de santé. Malgré ses nombreux écrits vantant le végétarisme et la pitié envers les animaux Richard Wagner  ne délaissa jamais lui non plus la viande.)

Chicane avec un maire de Trois-Pistoles

Devenant lui-même un personnage nietzschéen où la frontière entre l’imaginaire et la réalité reste floue, les souvenirs de VLB se  mêlent à la vie du philosophe. Évoquant tour à tour son enfance à Saint-Jean-de-Dieu, sa jeunesse à Morial-Mort, ses aventures amoureuses avec des femmes de passage et sa tendresse pour ses animaux, il raconte aussi comment il a côtoyé la folie lors de ses délires alcoolisés.

Hasard ou passe-passe de mécréant, à la page 666, l’épique chicane avec un maire de Trois-Pistoles est relatée, celui avec qui jadis il se lia d’amitié et fréquenta les mêmes bars, les mêmes hôtels.

« C’était un beau et grand jeune homme, tout aussi indépendantiste que moi, tout aussi plein d’idées que moi », dit un VLB outré qu’au cours des années le maire fasse de lui son ennemi personnel. « À entendre les entrevues qu’il donna à la radio et à la télévision, à lire celles qu’il accorda à la presse écrite, quelques mauvais fils avaient dû se toucher dans ma tête, car après tout ce que les Trois-Pistoles avaient fait pour moi, il fallait vraiment que je sois un véritable sans-cœur pour ne pas le reconnaître. »

On assiste alors à une tentative de réconciliation pleine d’amertume et de cruauté.  « Le maire des Trois-Pistoles est de l’autre côté de la barrière, la main fermée sur un piquet, son béret basque mal mis lui recouvrant l’œil droit ». Il est là parce qu’il a bu. « Je suis venu me réconcilier avec toi. Je veux qu’on revienne amis comme avant ».

Faut pas être une  tête à Papineau pour comprendre que pour VLB cela sera à jamais impossible : « Moi, me réconcilier ! Moi, redevenir son ami ! On peut pardonner l’infidélité, parfois le manque de loyauté, mais jamais le manquement à l’amitié. Trahir ceux qu’on prétend aimer pour acquérir un pouvoir qui devient l’unique raison de ses agissements est indigne de tout homme, ça le rend méprisable. »

Et la chicane continue…

Inépuisable mais épuisant

On ne sort pas indemne à s’immerger ainsi dans l’existence de Nietzche « car rien n’est plus dangereux qu’une lecture dans laquelle on s’enfonce chaque jour davantage, car on finit par prendre corps et esprit dans le corps et l’esprit de l’Autre, de sorte que le ça se dissout dans un moi qui ne m’appartient plus », lance un VLB en proie, tout comme Nietzche, à une tête migraineuse, des maux d’estomac, ne percevant plus la réalité des choses, que des « ombres et des formes floues » lorsqu’il termine de rédiger au stylo feutre, ce monumental ouvrage de sa main gauche.

Un livre  passionnant, remarquable mais qui s’avère parfois interminable.

666-Friedrich Nietzsche

Victor-Lévy Beaulieu, Éditions Trois-Pistoles

 

 

 

 

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